Wallons-y !
- Le 15 août 2007
- Par Philippe
- dans Humour-humeur
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Je suis allé passer quelques jours très loin. Plus loin que la banlieue, plus loin que la province : dans une contrée appelée Belgique. Il y a quelques temps encore je n’aurais même pas su placer ce pays sur une carte, maintenant non plus d’ailleurs, mais je sais que c’est vers le Nord. Quelle aventure en tout cas ! Quelle fierté d’y être allé, d’en revenir sain et sauf et de pouvoir témoigner ! Tout d’abord, muni d’une grosse valise, je me suis rendu à la gare du Nord pour y prendre le train.
Quelle surprise, une fois confortablement installé, de constater qu’autant de gens partaient pour le même périple ! Les aventuriers se comptent rarement par centaines que je sache ! Mystère donc. Autour de moi, deux femmes péroraient comme si elles ne s’étaient pas vues depuis cent-cinquante ans, un type filmait le wagon et surtout moi en train de le foudroyer du regard, une mère curait les dents de sa fille avec un doigt et ma voisine immédiate se mettait à manger une pomme. Même pas besoin de partir à l’étranger pour voir des sauvages ! Je me suis bien calé au fond de mon siège pour savourer mes premières observations anthropologiques et m’interroger de nouveau : qu’allais-je trouver en Belgique ? N’avais-je pas trop minimisé, au fond, la dangerosité d’un tel voyage ? Après tout quand même, si le chemin de fer ralliait cette destination, c’était certainement que la civilisation y avait droit de cité. Peu ou prou rassuré, j’ai pu m’assoupir jusqu’à Bruxelles.
Une heure et demie plus tard, nous arrivions en effet dans une gare digne de ce nom avec, au-delà, des immeubles, des rues goudronnées et des voitures. J’ai commencé à regretter d’avoir bourré ma valise de matériel de survie. Ma machette n’allait probablement guère me servir, ma boussole non plus. Je suis d’ailleurs rapidement tombé sur un plan de la ville qui allait me permettre de rejoindre ma destination finale. Même si je suis un véritable aventurier, grand, fort et sans peur, je dois admettre que j’ai trouvé très agréable de ne pas être assailli par une cohorte de Belges emplumés et munis de javelots, au dialecte inconnu. Car j’ai toujours un mal de chien à me faire comprendre par signes, même pour exprimer des choses simples comme « Ne me mangez pas ! » ou « S’il vous plaît, j’aimerais rester en vie ». Quand enfin je me fais entendre, je suis en plus toujours embrigadé dans des libations qui n’en finissent pas, à danser autour d’un grand feu ou assis près du chef. Vous êtes le bienvenu, on tient à vous le faire savoir ! La fille du chef ne manque jamais à cette occasion de me faire de l’œil, mais elle est généralement déjà fiancée depuis ses quatorze ans à un grand brun patibulaire et costaux réputé pour être le plus jaloux du village. Mais si l’énergumène s’avise de me chercher, il sait vite à qui il a à faire : je pousse un grand cri, un peu comme celui de tarzan mais en beaucoup plus puissant (pour impressionner), je fixe l’adversaire en clignant des yeux très fort (pour dérouter) et je lui écrabouille les doigts de pied (pour lui écrabouiller les doigts de pied). Ça ne fait pas un pli : le mal embouché vacille en hurlant, attrape son pied tout en se mettant à sautiller sur l’autre jambe. La méprise est totale, tout le monde croit que le signal de la danse du cul-de-jatte vient d’être donné ! Comme un seul homme, nous entamons aussitôt la fameuse danse autour du bûcher, sur une jambe, un coup à droite, un coup à gauche, en avant et à reculons, sur un rythme frénétique. Un grand moment de fraternité et de bonne humeur qui nous relie tous en parfaite communion. Puis nous regagnons nos places où nous sont servis les premiers plats. Doux moment qui me fait immanquablement regretter de ne pas avoir été trucidé. A quoi bon survivre quand vous vous trouvez devant des sauterelles grillées, de la tarentule farcie à la panse de porc ou des brochettes de chenilles ? Ne pouvant décemment refuser l’aimable hospitalité qui m’est offerte, je finis ma nuit à l’agonie, dans les nausées et la fièvre. Presque inconscient, je me retrouve au petit matin sous une hutte avec un chaman, bercé par les sombres incantations destinées à extirper le mal.
A Bruxelles heureusement, j’ai échappé à tout cela. Point de grande danse au coin du feu, point de tarentule farcie. Je n’étais pas non plus assis en tailleur à côté du chef de leur tribu, Albert II, ce qui m’a permis d’échapper aux œillades de sa fille, la princesse Astrid, et m’a donc évité de devoir écraser les orteils du Prince Lorentz. Je me suis sobrement contenté de monter dans une charrue électrique jaune et bleue que les autochtones appellent tramway. Les portes en sont très étroites et les marches très hautes. C’est une coquetterie locale je crois, une façon pour les Bruxellois de faire croire qu’ils sont tous minces, jeunes et pas handicapés. Mes 175 kilos et moi nous avons eu un mal terrible à entrer à l’intérieur, heureusement que je suis équipé, non pas d’un chausse-pied, mais d’un chausse-moi qui s’utilise sur le même principe. Je me suis coincé de profil dans l’embrasure de la porte et j’ai confié mon chausse-moi à un passant qui s’est aimablement démené pour me faire glisser à l’intérieur. J’ai alors senti toute une masse de gens refluer vers le fond de la charrue. Mon odeur estivale de crasse marinée fait toujours un effet sensationnel dans les espaces confinés. J’ai aussitôt entrepris de grands sourires charmeurs parce que j’étais d’humeur charitable, ce qui m’arrive rarement.
Mais les Belges sont des êtres bien curieux, ils sont restés hermétiques, se contentant de reculer juste un peu plus encore, d’un air effaré. Quel manque de politesse ! J’ai pu tout juste compter, de loin, deux ou trois pertes de connaissance. C’est bien la peine de ne jamais se laver si c’est pour en glaner aussi peu de reconnaissance ! Par la suite, pendant les quelques jours de mon séjour, j’ai tenu à être le plus discret possible. J’ai laissé ma tenue de Superman dans la valise, pensant, à tort ou à raison, qu’un héros de bande dessinée en Belgique pouvait être capturé, exposé et jamais relâché. J’ai donc opté pour l’aspect du touriste. Il n’y a pas pour cela grand effort à faire. Le plus souvent, un air crétin, un pantacourt et un appareil photo suffisent. Pour une allure plus zélée, rien ne vous empêche bien sûr d’ajouter un sac à dos et de léchouiller un cornet de glace. Il ne reste ensuite qu’à suivre le troupeau, impossible en effet d’être touriste sans être grégaire. Vous suivrez tout le monde qui suit tout le monde. La rue d’à côté est tout autant charmante, mais elle est absolument déserte, n’y pensez pas ! J’ai donc fait tout cela très bien, à l’exception de Bruges où je me suis permis quelques incartades dans des rues parfaitement vides. Le temps était superbe et la ville charmante. Les ruelles y sont en outre sans cesse sillonnées par de jolies calèches tractées par d’appétissants chevaux. Et c’est bien là le drame ! S’il est un met que je place au dessus de tous les autres, c’est la viande de cheval, hachée et bien rouge, mangée crue. Au lieu de m’extasier devant je ne sais quel fronton d’église, je reluquais donc les fermes cuisseaux de la viande sur pattes qui passait à ma portée. J’ai retrouvé tous les symptômes que j’avais lorsque je montais à cheval. Du moins lorsque, seul avec ma monture dans le box, les yeux explosés et la langue pendante, il me fallait trouver des trésors de volonté pour ne pas en boulotter un morceau. Un petit bout de cheval en moins, ça ne se voit sans doute pas beaucoup, mais encore faut-il savoir s’arrêter. Comme pour la cigarette, le mieux est encore de ne pas goûter. Je me suis donc vengé sur les frites, une denrée aux vertus engraissantes dont je n’allais pas me priver, en buvant de la bière, boisson mousseuse infâme dont la peuplade belge semble très friande.
Et puis je suis revenu. Revenu parce qu’à Bruxelles, il n’y a même pas la mer. Revenu parce que Cindy Crawford voulait me voir de toute urgence pour me présenter Pamela Anderson qui rêvait de me connaître. Revenu enfin parce que mon chat devait se languir de moi et qu’un chat déprimé, c’est déprimant.
A mon retour, Pamela a été enchantée de repartir avec l’autographe que je lui ai gentiment signé. Je l’ai gratifiée de quelques vagues compliments sur son talent d’actrice qui ont paru la mener directement au nirvâna. Quant à mon chat, il m’a accueilli avec des ronrons débordant d’amour et d’admiration qui m’ont rempli de bonheur. Mais je ne vous apprends rien j’en suis sûr, puisque c’est bien connu : heureux qui, comme Philippe, a fait un beau voyage.
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