Je vous ai terriblement manqué, soit, mais ce n’est pas une raison pour m’arracher ma chemise en hurlant. Calmez-vous s’il vous plaît, je ne m’entends plus écrire !
Je tiens à ce que vous sachiez que je ne suis pas insensible à la douleur tenace qu’a causé notre séparation. J’éprouve une grande empathie pour le sentiment d’abandon que mon absence a généré. Mais je sais aussi que vous vous rongez les sangs en vous demandant fiévreusement dans quelles conditions j’ai bien pu moi-même traverser cette période. Eh bien je l’ai très bien vécue sans penser à vous le moins du monde, tout va bien donc, je vous rassure. Vous pouvez retrouver le sourire et effacer de votre visage ces vilaines rides d’inquiétude qui, soit dit en passant avec la tendresse et l’amitié qui ne peuvent me dispenser d’un devoir de franchise, vous vieillissent légèrement. Pas plus de dix ans néanmoins.
Évidemment, il est un peu exagéré de dire que je vous ai oubliés puisque j’ai remodelé entièrement Gris-bleu pour vous réserver l’accueil que vous méritez, sans vouloir apparaître ici flagorneur, bien que ce qualificatif soit plutôt justifié en l’occurrence. Je me suis donc consacré corps et âme à cette tâche en ne pensant en réalité qu’à vous, du matin au soir, travaillant avec une minutie maniaque à faire peur, surtout quand on croisait mon regard dans ces moments-là. A côté de moi, Bree Van de Kamp c’est de la gnognotte !
Permettez-moi maintenant de profiter de ce moment d’intimité entre nous pour vous remercier de votre infinie patience. A votre place j’aurais oublié Gris-bleu, l’aurais jeté aux orties ou noyé dans le lavabo. Ce qui me fait dire que je ne suis pas à votre place et qu’il vaut mieux dans ces conditions qu’il en soit ainsi.
Car oui, amis lecteurs, fiables compagnons, visiteurs loyaux, fidèles au poste toujours vous êtes. J’en veux pour preuve ces centaines de lettres, au nombre de deux, si pleines de ferveur et d’amour que j’ai reçues de vous ces dernières semaines, auxquelles je souhaite répondre ici.
Il y a d’abord le courrier de Raymonde B. qui m’écrit de Loire Atlantique :
Cher Philippe,
Votre site irradie la joie et le bonheur de vivre, vous scintillez comme une étoile au firmament de l’élégance, vous trônez au sommet de l’Olympe avec une majesté qu’aucun dieu ne pourra jamais atteindre même en prenant des cours.
Chère Raymonde,
Je crains que vous n’ayez de moi une idée très surfaite. L’Olympe n’est pas ce qu’on croit, c’est le bagne. On y passe son temps allongé sur de moelleux nuages à boire de subtils breuvages dans un calme absolu. Il n’y a pas une boutique, pas un ciné. Certains dieux se tapent une belote de temps en temps mais je n’en comprends toujours pas les règles. Bref, je m’y ennuie à mourir. Et puis moi les hauteurs, étant sujet au vertige… Je dois me cramponner c’est affreux. Il faut voir la vérité en face Raymonde, ce que vous prenez pour de la joie de vivre n’est que mon sourire crispé !
Il y a ensuite la lettre très touchante de Maria R. qui m’écrit de Lisbonne :
Philippe,
Tous les yours yé chors ma chienné Carla et yé mé connecte aprés à Gris-bleuch qué mé pléch beaucoup. Yé chuis une grande brune dé 1 m 50 chélibataire et yé vis dans oune chuperbe loft de 22 m carrés. Yé veux me mariech avec toich et qué tu viennes vivre avec moich.
Maria,
Pour les demandes en mariach, il faut s’adresser à ma secrétaire Athéna, au 1 rue de l’Ambroisie, 25407 Mont Olympe cedex 21. Athéna s’occupe admirablement bien de mes affaires courantes. Nul doute que votre candidature sera examinée avec le plus grand soin avant d’être jetée à la corbeille et que vous ne receviez une réponse négative dans les délais les plus brefs.
Dans un autre registre, à ma grande surprise, un lecteur m’a écrit du Caire un mot bref que je trouve tout à fait désobligeant. Il s’agit d’Akhanon T. Voyez plutôt :
Cher Philippe,

Me dire cela, à moi ! Je ne peux pas laisser passer ça ! Je tiens d’ailleurs à lui répondre, comme à Raymonde et à Maria, aux yeux de tous :
Cher Akhanon,*

Ah-ah, bien envoyé, non ? Une réplique ferme et sans appel. Non mais oh !
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* Jeu de mots potache, sans relation aucune avec le contexte, destiné à égayer le lecteur pour le récompenser d’être parvenu au bout de cette longue et néanmoins revigorante lecture. Après avoir hésité, l’auteur a heureusement écarté “Cher Apaté” et “Cher Asosix” qui lui sont apparus après réflexion comme encore plus navrants.