Francis de Miomandre, traducteur et écrivain fécond de la première moitié du XXe siècle, a totalement glissé dans l’oubli. Les éditions de la Différence ont eu l’excellente idée de rééditer en 2013 son délicieux premier roman, Écrit sur de l’eau, qui avait obtenu le prix Goncourt en 1908.

Le livre est d’emblée présenté par son auteur comme une œuvre légère, faite pour ceux des lecteurs qui aiment le plus à goûter “les charmes du loisir et de la divagation”. Conçu comme une flânerie, sans véritable début, sans véritable fin, il n’aurait d’autre but que d’illustrer cette banale constatation “qu’il serait bien meilleur de ne jamais vieillir et d’être toujours fou”. Écrit sur de l’eau est simplement en effet l’histoire d’un coup de foudre. Jacques de Meillan n’a pas vingt ans, il vit aux maigres crochets de son père, un homme d’affaires fantasque et chimérique. Alors qu’il se prépare pour son premier bal, il croise chez un parfumeur une femme blonde dont il s’éprend éperdument, il la suit, lui déclare sa flamme avec panache mais la quitte sans rien savoir d’elle ni garantie aucune de la revoir un jour. Il la croisera de nouveau au bal le soir même…
Ce que nous conte Francis de Miomandre avec son parti pris de légèreté est la confrontation de l’enthousiasme inexpérimenté, rêveur et naïf de la jeunesse à un monde adulte esquissé sous une lumière, non pas crue (c’est tout le talent de Francis de Miomandre), mais délicatement voilée. Un monde où la vénalité, l’intérêt, la veulerie, la fermeture d’esprit le dispute à la fausseté des apparences, et qui conduira Jacques de Meillan à d’inévitables désillusions, en cela d’une certaine façon à la perte de sa jeunesse.
L’esquisse est amenée d’une manière malicieuse, au point qu’on ne comprenne pas immédiatement la nature des personnages qui gravitent autour du héros. Les dehors ont la vague apparence d’honorabilité de la bourgeoisie de province, mais dès qu’on y regarde de plus près tout change : les hommes d’affaires brassent médiocrement du vent, les honnêtes femmes ne sont au mieux que des demi-mondaines, avec, dans leur sillage, le monde des prêteurs, des usuriers, des vendeurs de tapis, des faussaires, des intermédiaires louches, des parasites. Une bourgeoisie interlope si l’on peut dire, pourvue d’une “apparence de dignité aimable” qui se délitera au fil du récit. Le père du héros en est un exemple. On le croit tout d’abord riche, puis riche et avare, pour réaliser enfin qu’il n’a tout simplement rien et qu’il est criblé de dettes. Les patronymes des personnages démentent également avec humour, par leur trivialité même, l’honorabilité des apparences : Tintouin, Cabillaud, Morille, Renaud Jambe-d’or…
L’amour est évidemment une chose merveilleuse qui ne demande qu’à vivre sans rempart. Mais pour Jacques de Meillan qui n’a pas un sou et qui s’est épris d’une femme mariée il y aura tout de même quelques détails à surmonter au milieu de tout ce monde-là…
J’ai adoré ce roman ! Bien que le récit prenne sur la fin une tonalité douce-amère, il est d’abord une ode charmante à la gaîté, à la rêverie et à l’amour. Des quelques critiques que j’ai pu lire à son propos, aucune ne précise qu’il est aussi plein d’humour et parfois franchement amusant, et que ce n’est pas la moindre de ses qualités. L’irruption invraisemblable dans le récit d’un vautour mélancolique en est un superbe exemple.
Écrit sur de l’eau est un enchantement, un bonheur littéraire à ne pas manquer.
Écrit sur de l’eau
Francis de Miomandre
Éditions de la Différence
2013
190 pages
Je prends note, m’en vais le chercher, tu m’as donné l’envie de le lire, merci Philippe.
Bonne semaine
Je n’ai pas oublié son nom car un de mes professeurs de français le citait régulièrement. C’était… il y a bien longtemps.
Il existe une rue Francis de Miomandre dans le 13e arrondissement de Paris.
Jean-Louis, votre professeur de français ne manquait donc pas de goût !
Merci pour ce partage qui donne envie de découvrir les lignes de cet ouvrage romantique !
Lire votre pitch est à lui seul un pur bonheur de lecture. C’est vrai que vous m’avez donné envie… Franchissez le pas, ouvrez une librairie, un lieu de rencontre où l’on pourrait également boire un thé ou un café, déguster des friandises, profiter de ce moment pour échanger des propos sérieux ou légers, regarder vos œuvres placées là en guise de décoration… Enfin, ce que j’en dis, c’est du rêve. Irais-je seulement vous voir, Lyon est si loin de vous… !?
L’idée serait tentante de loin, mais de près que d’obstacles à surmonter ? Et si en plus vous ne venez même pas me voir ! ;-)
Merci pour cette référence littéraire que je ne connais pas . Il a fini ces jours non loin de chez moi.
Bonne fin d’après-midi
Je ne connais pas cet auteur et ignore tout de son style, mais le tien pour le louer me donne envie de me procurer très vite cet ouvrage.
Romantisme et humour, ne seraient-ce pas également quelques traits de ton caractère ?
L’humour oui, le romantisme pas tellement en fait.
Comme Gayot, cher Philippe, je ne saurais que trop vous exhorter à franchir le pas pour ouvrir, à défaut d’une boutique (mon Dieu quelle vulgarité ^^^^^^), un lieu. Un lieu à vous et qui vous ressemble.
Un lieu où on lit mais pas que, où on grignote une tartelette framboise-citron, où on croise des liteaux frangés et dépareillés, une cage à oiseau (vide bien sûr), vos aquarelles, vos parisiennes chapeautées, gantées et fleuries, quelques moustaches de chat, des fleurs en papier, vos dernières créations tissus.. et un raton laveur ;-)
Un lieu qui ressemblerait tellement à ce blog qu’on pourrait y trouver aussi vos billets qui accompagneraient discrètement un livre, une gravure, que sais-je… c’est à vous d’inventer, vous le faites si bien !
J’imagine les difficultés. J’entrevois les précipices, et je suppose les chausse-trappe… mais sautez le pas, cher Philippe… car tout le temps perdu ne se rattrape guère !
Venez nous mettre un peu de Gris-Bleu dans une rue de Paris. Le temps vous y incite déjà. Regardez-le : tantôt gris, tantôt bleu… ;-)
Mais Polly, vous imaginez le travail pour monter une galerie-brocante-salon de thé-librairie ? Et les financements à trouver ? J’en suis burn outé rien que d’y penser ! ;-)
On découvre, un peu, au fil des pages le Marseille du début du siècle. Une ville qui semble s’être tant métamorphosée depuis cette époque, qu’on a peine à croire que l’écrivain la connaissait vraiment.
Amer et frustré par cette lecture. Tout juste un passable sera mon appréciation.
Il te Va comme un gant ce livre en tous cas !
Je te souhaite une belle fin de semaine
Sophie
Je vais essayer de le trouver ! Rien que lire ce billet est un enchantement, alors… merci Philippe pour ce partage. Très bon weekend.
Cher Philippe,
lire vos billets est un véritable enchantement ; Internet aurait donc cette vertu ? Qu’il en soit loué.
Une coquille, cette coquine, s’est glissée dans votre article (“mais dès qu’on y regarde de plus *près”), mais personne ne vous en voudra, en tout cas pas moi !
Merci pour cette invitation à la lecture…
À bientôt lors de votre prochain billet.
Votre fidèle lectrice.
Merci beaucoup Aurélie, je viens de corriger mon erreur. Dire que je relis attentivement avant de publier, et à jeun en plus ! ;-)